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Ce printemps, Internet bruissait des désirs des uns et des geeks, fantasme enfin passé à la réalité : un iPhone 4 de couleur blanche. Apple semble avoir finalement "cédé" et a annoncé le 28 avril dernier le lancement de cette nouvelle icône, dix mois environ après celui du modèle original noir et alors que l'iPhone 4 n'était plus vraiment une nouveauté, et que s'annonçait déjà l'iPhone 5, buzz, fuites, nouvelles fonctionnalités, nouveau design … selon un schéma dorénavant bien rodé. Pourquoi ce "retard" ? Peu importe. Cet iPhone 4 blanc, Apple l'a fièrement affiché sur son site web et placardé sur ses stores et chez ses revendeurs.

S'agissait-il de ré-enchanter le produit, en vendre un maximum avant son successeur ou réellement satisfaire l'utilisateur final ? L'iPhone et son offre fonctionnelle immense ne suffisaient pas, il en fallait un blanc... Que pouvaient bien manifester ce désir et cette couleur ? "Appleliens" plus extrêmes que la maison mère ? Ils ont parfaitement intégré les codes du design et de couleur en usage dans les produits Apple et souhaitent, sans doute, tout naturellement pouvoir assortir toute leur gamme personnelle. Ainsi l'iPhone 4 blanc (une couleur franche dont Apple est à l’origine de sa mise en avant dans les produits informatiques) dès lors semblait-il devoir s'imposer. De plus, il n'y a plus vraiment de produits noirs chez Apple sauf peut-être la dalle des écrans mais sur ce point, on ne peut y faire grand-chose.

L’invention de l'écran total

Plus subtilement, l'iPhone 4, très différent de sa précédente version, doit s'analyser en fonction de son design particulier. C’est une fine tranche, une plaquette brillante et lisse, juste cerclée d'aluminium mat et non pas encadrée, aux arêtes nettes, à l’aspect dur et pratiquement brut de découpe, dont surface et écran se confondent, concept qui en fait son élégance contemporaine. Ses deux faces possèdent, pourrait-on dire, un dessin identique. Seuls le bouton de commande, face avant, et le logo, face arrière permettent de les distinguer. Ainsi lorsque le terminal est éteint, l'écran disparaît derrière sa surface noire et rend l'objet plus mystérieux, réduction et lointaine évocation du parallélépipède de "2001, l'Odyssée de l'Espace".

Inspiré par la technologie des radars, c'est en voulant améliorer l'image, sa transmission et son contraste que Roger Tallon va magnifiquement mettre en œuvre, dans les années 60, le superbe et bien connu téléviseur Portavia 111 du fabricant Téléavia, deux noms d'ailleurs dont le suffixe souligne l'origine industrielle. Une coque blanche, arrondie et douce et une façade définie par une seule et unique plaque d'acétobutyrate, légèrement courbe, noire et brillante, qui laissait transparaitre l'image lorsqu'on allumait le téléviseur, masquant cette couleur verdâtre qui caractérisait les écrans cathodiques éteints. Parallèle à la courbure du tube, cette plaque avec son effet visuel définissait une nouvelle esthétique, devenait écran total où transmetteur et image semblent se confondre. Mais cette solution visuelle raffinée, qui avait pour conséquence esthétique d'unifier totalement la façade de l'appareil et de lui donner cette esthétique si nette et puissante, ce dispositif d'apparition et de disparition de l'image ne fonctionne qu'en noir. Les boutons de commande, décentrés, s'inscrivaient sur cette surface et le son s'échappait de quelques fentes.

Ce qui se produisait là, hier, pour le Portavia et maintenant pour l'iPhone 4 est identique et permet de coller parfaitement à la définition du mot écran : ce qui masque et dévoile à la fois. Noir, opaque et réfléchissant éteint ; lumineux, transparent et fenêtre sur le monde lorsqu'il est allumé, dispositif qui rend à l'image toute la magie originelle qu'elle possède encore dans nos inconscients. Pour l'iPhone 4 dans sa version blanche, l'effet n'existe tout simplement plus. L'écran n'occupant pas toute la surface du terminal, si l'on change la couleur de l'habillage, inévitablement, l'écran qui se confondait avec celui-ci n'est plus "all-over" mais redevient visible et retrouve un encadrement. Avec la couleur blanche, c’est un concept de déclinaison et des idées de clarté, de légèreté et de pureté… qui ont prévalu ici sur "l'incongruité" stylistique.

Des signifiants multiples

En Occident, le noir est (et a longtemps été) une couleur aux aspects négatifs et aux connotations suspectes. Couleur de la mort et du deuil, on ne se dit plus qu'une personne vêtue de noir le porte. Un sens donc qui s'est beaucoup affaibli. Un gris moyen l'ayant remplacé dans ce domaine, comme la bande grise sur les enveloppes qui informe d'un décès ou la couleur des corbillards, grise elle aussi, tandis qu'une limousine noire, (verres teintés), est plutôt identifiée comme véhicule officiel. Mais le noir, c'est aussi la couleur à la fois de l'ordre et de la rébellion, des notions qui ont en commun toute deux d'être des expressions de la contestation (chemises noires, horde noire, blousons noirs, anarchisme, pirates, rock gothic et musique métal…). Dimension sexuelle et fétichiste (cuir, latex ou dentelles…) mais aussi dépressive et mélancolique (broyer du noir).

Emblématique de la technologie dans bon nombre d’objets hi-tech et/ou d’une puissance énigmatique en physique. Dans ce domaine, la recherche a nommé noirs de nouveaux et mystérieux objets surpuissants : trous noirs capables d'anéantissement total, corps noirs de la mécanique quantique, matière noire qui n’émet pas de lumière mais exerce une force gravitationnelle, tandis qu’une énergie noire provoquerait l’accélération de l’expansion de l’univers. Et encore peut-on distinguer entre le noir brillant, sophistiqué, expression du chic et du luxe (c'est le "glossy", mais aujourd’hui fortement banalisé par l’abondante production d’écrans plats asiatiques) et le noir mat, mécanique et (post-) industriel, rugueux et viril. On l’a vu sur quelques carrosseries et motos "bien méchantes", sans doute dans un esprit de contre-pied plus que dans la manifestation d’une esthétique post-apocalyptique, référence "Mad Max", le film.

La couleur, une chose mentale

D'autres signifiants s’ajoutent ou s’agglomèrent, influences déterminantes des créateurs japonais qui, à la fin des années 70 (décennie qui est celle du lancement et de la popularisation de la télévision couleur) et au début des années 80, présentèrent des vêtements et des pièces de mobiliers noirs sur la scène mondiale faisant valoir une modernité plus acérée, sobre et dépouillée, possédant un impact visuel et graphique certain. Des créateurs, (Andrée Putman ou encore Jean Nouvel par exemple) se sont habillés en noir et se sont même justifiés de ce choix vestimentaire dans certaines interviews, comme pour mieux le souligner encore. Affirmation appuyée de leur personnalité et de leur différence, volonté de se distinguer "radicalement", suggérant par la maitrise de leur image, une rigueur et une discipline supposées pour eux-mêmes mais aussi dans le champ de leur expertise sans toutefois, cependant, toucher à l'ascétisme.

Aussi quelle n'a pas été ma surprise, lorsque faisant mes courses, je constatai que les rayonnages et présentoirs de mon supermarché étaient dorénavant passés à la couleur noire ! Une modification qui a dû faire l'objet d'un très sérieux processus de tests puis de validation avant d'être mise en œuvre. Certes le rayon vins et alcools avait depuis longtemps eu droit à une mise en valeur particulière par un aménagement et un éclairage plus chaleureux. Dorénavant on touche presque à tous les produits et en particulier aux rayons des produits frais et laitiers : inédite et récente association du noir et de l'alimentation pour le grand public. Encore que cette association rare fut déjà le fait de dandys ou d’excentriques, dans la littérature. Ainsi le chevalier des Esseintes dans "À Rebours" (1884), de Huysmans, le roman des décorateurs, organise-t-il un dîner noir de deuil de la virilité uniquement composé de mets noirs (boudin, olives, caviar, gibiers, sauces "couleurs de réglisse et de cirage", truffes, chocolat, mûres, cafés, vins épais…) dans une salle à manger tendue de noir. Le jardin est poudré de charbon et l’eau des bassins remplacée par de l’encre, tandis que les plats sont servis par des "négresses nues" dans une vaisselle noires sur des nappes noires. On peut certes, trouver également, quelques plats de la cuisine du sud relevés d’encre de seiche ou de calamar.

Moderne et urbaine

Voilà donc un petit épisode de l'évolution d’une couleur, qui est aussi une non couleur, de ses croisements sémantiques et sa récupération un peu inattendue par la grande distribution, un domaine peu réputé pour "faire" la tendance, mais dorénavant aux aguets. Étonnamment d'une couleur difficile et négative, et dans le domaine du commerce ultra concurrentiel en centre-ville où il n'est pas question d'expérimentations ni de prendre de quelconques risques, on est passé à la volonté de séduire une nouvelle clientèle branchée, "fashion" et supposée posséder un minimum de culture visuelle et esthétique. Alors le noir, couleur des créateurs et de la création, couleur moderne et urbaine ? C'est ainsi que je trouvai amusant cette supplique, insistante et bien peu portée sur des revendications technologiques, d'un Iphone blanc, pour abandonner cette couleur jugée là trop discount, et déployer un nouveau concept de rayons alimentaires noirs, définissant un look plus actuel pour des épiceries ou des commerces de proximité. Des évolutions qui semblent pourtant s'adresser aux mêmes clients…
























©TRENDMARK.FR - 71 - octobre 2011 - Haut de Page